Le jumelage, c’est aussi des rencontres inattendues

Tout commence en 1998.

Avec les Neuvicois, nous sommes partis retrouver nos amis Anglais, comme nous en avons l’habitude depuis 20 ans déjà. Cette année-là, au programme des visites, nos amis ont projeté de nous faire découvrir Londres et ses principaux monuments. Nous embarquons dans deux bus. Le hasard, une première fois, me fait embarquer dans le bus de Nuria où va commencer cette histoire incroyable.

Au micro, une dame que je ne connais pas, une nouvelle participante du jumelage sans doute. Elle fait le commentaire pendant que le bus parcourt les rues de Londres. Je suis frappé par la qualité de son discours en français et l’étendue de son vocabulaire. A la descente du car, je la remercie vivement et, curieux, ne peux m’empêcher de lui demander où elle a appris notre langue.

– Oh ! monsieur, me dit-elle, c’est une longue histoire. Je suis allée à l’école en France quand j’étais petite fille, une petite école, dans un petit village perdu du Sud-Ouest.

Ma curiosité est aiguisée, je demande des précisions.

– Manzac, ce village s’appelle Manzac, me dit-elle.

– Mais je connais, je connais bien Manzac, figurez-vous que j’y suis resté sept ans instituteur. Voyons, c’était en quelle année ? Comment s’appelait votre institutrice ? Avez-vous gardé des souvenirs ?

– Hélas non, je ne me rappelle que de mon copain Zouzou…

– Zouzou ! mais je le connais…

Et Nuria Molla me raconte son histoire : fille de réfugiés espagnols, avec ses parents, elle a atterri à Manzac, avant la guerre. Pendant que son père gagne de quoi nourrir la famille en coupant du bois, sa mère, couturière, fait quelques travaux pour les enfants et les dames de Manzac. Nuria et son frère vont à l’école, comme tous les enfants. Depuis, j’ai appris qu’ils habitaient une ferme, à Gravardie et que la couturière descendait utiliser la machine à coudre de Madame Excidour, femme de prisonnier et qui avait elle aussi une petite fille de l’âge de Nuria.

Un jour, les agents de la Gestapo se présentent à Gravardie pour arrêter le père. Madame Molla a la présence d’esprit de dire que son mari est parti voir sa sœur dans je ne sais plus quel endroit de France. Elle exhibe même une lettre de ladite sœur pour confirmer ses dires. Comme on l’imagine, lorsque le père rentre du bois, la famille ne perd pas de temps pour disparaître de Manzac où les Molla ne se sentent plus en sécurité. Ils garderont quand même quelques relations avec la famille Pasquet et avec Zouzou, le bon camarade de Nuria.

En 1999, quand à leur tour nos amis Anglais viennent nous rendre visite, j’organise une rencontre entre les deux anciens copains de l’école de Manzac, avec la complicité de Monsieur et Madame Bessard qui recevaient Nuria. Une petite enquête à Manzac m’avait permis d’apprendre que l’institutrice qui avait si bien appris le Français à Nuria s’appelait madame Lusseau mais personne n’avait su me dire ce que cette personne était devenue, ni même si elle vivait encore.

Mais le hasard, décidément, me réservait d’autres surprises. En 2004 je me décide à rendre visite à mon vieux maître d’école. Il a 94 ans et s’est retiré à Saint Georges-de-Didonne. Il est veuf depuis plusieurs années mais, ce jour-là, une femme inconnue m’accueille chez lui et mon vieux maître me présente sa nouvelle compagne… Madame Lusseau ! Et c’est bien l’ancienne institutrice de Nuria et de Zouzou.

Elle aussi est nonagénaire mais elle garde des souvenirs très précis de Manzac, notamment de Nuria et particulièrement de ses élèves, enfants de familles réfugiées dans ce petit village et qu’elle va voir disparaître vers les camps d’extermination nazis.

J’ai communiqué l’adresse de madame Lusseau à Nuria. Je sais que Nuria est venue quelques temps après rendre visite à madame Lusseau. Depuis, madame Lusseau nous a quittés. Peut-être Nuria pourra-t-elle nous raconter la visite qu’elle a rendu à son ancienne institutrice, pour continuer cette belle histoire.

La classe de madame Lusseau pendant la guerre.

Nuria, vêtue d’une pèlerine noire, est troisième, au deuxième rang en partant de la gauche. Son petit frère Joseph est deuxième, au premier rang, toujours en partant de la gauche.  Zouzou ne s’est pas reconnu sur cette photo, était-il absent ce jour-là ?

Quelques photos des retrouvailles en 2005 :


Maurice Biret, janvier 2011